[FOCUS SUR] Le notaire Dizangremel et ses archives

Le 13 janvier 1759, Me Dizangremel, notaire royal à la Guadeloupe et dépendances, se rend au bourg de Vieux-Habitants, sur la côte ouest de la Basse-Terre. Il est appelé par la veuve d’André Lucas pour réaliser l’inventaire des biens laissés par le défunt : une maison avec cinq ouvertures en façade, des meubles, du linge, deux cochons et des poules mais surtout plusieurs esclaves, François, « nègre » créole âgé de 18 ans, Marie-Rose et ses deux enfants, six esclaves en tout dont la valeur dépasse de loin le prix de la maison.Quand il effectue ce travail d’énumération et d’évaluation, Me Dizangremel n’imagine probablement pas que la minute qu’il rédige deviendrait, par les bienfaits d’un dépôt effectué en 1964, la plus ancienne minute originale conservée aux Archives départementales de la Guadeloupe[1].

 

Trois siècles plus tard, elle apparaît bien fragile avec son papier qui a souffert de l’humidité, avec ses encres surtout qui ont pâli et sont difficiles à déchiffrer. En dépit de ces marques du temps, il s’agit d’un document d’une grande valeur historique et mémorielle. Avec ses lacunes et ses manques, le minutier des notaires conservé à la Guadeloupe n’en présente pas moins un grand intérêt historique, notamment du fait qu’il contient les inventaires de biens qui sont absents pour la plupart du Dépôt des papiers publics des colonies[2]. Son importance apparaît notamment dans les recherches menées sur l’esclavage à la Guadeloupe à partir de la fin du XVIIIe siècle. Cette étude passe naturellement par l’analyse des comptes de gestion, des correspondances familiales ou commerciales, des journaux de travail qui constituent ce que Gabriel Debien appelle les « papiers de plantation »[3]. Mais les archives notariales conservées à la Guadeloupe, et notamment les listes d’esclaves annexées aux ventes d’habitations sucrières ou caféières, aux règlements de succession, aux contrats d’association pour l’exploitation d’une plantation, aux prises de bail ou aux changements de gérance, demeurent une source incontournable, comme le souligne dès 1976 l’historien Christian Schnakenbourg quand il écrit que « les minutes notariales de la Guadeloupe […] contiennent un grand nombre d’inventaires d’habitations qui constituent la source la plus précieuse pour l’histoire de l’esclavage »[4]. L’intérêt porté désormais à cette partie de l’histoire de France vient heureusement confirmer la pertinence d’une telle affirmation[5].

Les minutes notariales, les répertoires et les copies figurées sont conservés dans la sous-série 2 E, la sous-série 1 F, dans le fonds du tribunal des prises de Basse-Terre (2 L), dans le fonds suédois de Saint-Barthélemy et dans la sous-série 8 U. Les instruments de recherche sont disponibles sur le site internet des Archives départementales de la Guadeloupe, www.archivesguadeloupe.fr

Inventaire après décès d’André Lucas, dressé par Me Dizangremel le 13 janvier 1759. Arch. dép. Guadeloupe, 2 E 2/143.

 

Transcription de l’extrait commenté (2e page en haut à droite)

Une négresse nommée Marie-Rose, créole, âgée de trente-sept ans, prisée et estimée mil huit cents livres

 

 1800 livres
Item, Louis, nègre son fils âgé de trois ans, prisé et estimé huit cent cinquante livres

 

 850 livres
Item, Jullien, idem, âgé de 2 ans, prisé et estimé trois cents livres

 

300 livres
Item François, nègre créole âgé de dix-huit ans, prisé et estimé quatorze cents livres

 

 

1400 livres

Item Thérèse, négresse de Congo, âgée de quarante-et-un ans, prisée et estimée quinze cents livres

 

 

1500 livres

Item Marie-Anne, négresse Mine âgée de vingt ans, prisée et estimée quatorze cents livres  

1400 livres

[1]. Arch. dép. Guadeloupe, 2 E 2/143. Une trentaine d’actes de Me Dizangremel ont été conservés, soit la moitié environ des actes qu’il a passés en 1759. Mais il s’agit d’une liasse isolée et il faut ensuite attendre 1774 pour trouver d’autres minutes originales.

 [3]. DEBIEN (Gabriel), Les esclaves aux Antilles françaises (XVIIe-XVIIIe siècles), Basse-Terre et Fort-de France, Société d’histoire de la Guadeloupe et Société d’histoire de la Martinique, 1974, 529 p.

[4]. SCHNAKENBOURG (Christian), « A propos d’un livre récent. Mise au point sur les sources de l’histoire de l’esclavage en Guadeloupe au XVIIIe siècle dans les papiers de plantations », dans Bulletin de la Société d’histoire de la Guadeloupe, n°30, 1976, p. 7. Sur l’utilisation des archives notariales pour l’histoire de l’esclavage, voir VANONY-FRISCH (Nicole), « Les esclaves de la Guadeloupe à la fin de l’Ancien Régime d’après les sources notariales (1770-1789) », dans Bulletin de la Société d’histoire de la Guadeloupe, n° 63-64, 1er et 2e trimestres 1985, p. 3-165.

[5]. Voir à ce sujet l’exposition itinérante réalisée en 2022 par la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, qui a pour titre : exposition#cestnotrehistoire. Esclavage et abolitions : une histoire de France.

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