[FOCUS BUMIDOM] Contester le BUMIDOM en France hexagonale

À l’image de ce qui se passe en Guadeloupe et dans les autres DOM, la contestation de la politique de migration des DOM vers la Métropole incarnée par le BUMIDOM a également lieu en France hexagonale. Parmi les sujets pointés du doigt : l’encouragement au départ, la politique assimilationniste, le peu de perspectives offertes, les difficultés d’hébergement…

L’une des premières actions de contestation est l’occupation en mai 1968 du siège du BUMIDOM par le Comité d’action de travailleurs et étudiants des pays sous domination française.  D’autres actions suivent, dont en juin 1971 l’occupation du foyer Del Campo (Paris XIIe) appartenant au BUMIDOM et où étaient logés des travailleurs antillais. Citons aussi en 1974 l’occupation du local du BUMIDOM à Lyon par l’Union générale des travailleurs réunionnais en France et l’Amicale générale des travailleurs antillo-guyanais.

La contestation est souvent l’œuvre de collectifs et d’organisations. De fait, les années Bumidom sont aussi celles de la structuration des communautés domiennes dans l’Hexagone. Le mensuel Ja Ka Ta de janvier-février 1981 informe par exemple de la création de l’Union des travailleurs émigrés guadeloupéens (UTEG), en réaction aux relatifs échecs [selon l’UTEG] des organismes qui l’ont précédé rassemblant au-delà des seuls guadeloupéens. Parmi les constats à l’origine de la création de l’UTEG, celui que : « les travailleurs émigrés guadeloupéens sont des gens qui, pour des raisons économiques et politiques, sont acculés à quitter leur pays pour aller vivre en France ». Plus loin dans l’interview, de l’UTEG : « L’émigration des jeunes et moins jeunes que certains officiels voient comme la panacée à nos problèmes, s’avère la solution la plus dangereuse pour notre peuple. […] Les Guadeloupéens qui sont encore en Guadeloupe, surtout les jeunes, doivent bien comprendre que le chômage qui sévit actuellement en France, chômage qui atteint de plein fouet les travailleurs émigrés guadeloupéens, rend désormais très difficile les possibilités de trouver un travail. Il vaut mieux rester en Guadeloupe que d’être chômeur à l’étranger ».

Détail de la Une du Ja Ka Ta de janvier-février 1981. Arch. dép. Guadeloupe, PG 1080.

Cette communauté se retrouve aussi dans les mouvements cultuels, notamment catholiques. La Mission antillaise à Paris, qui se développe dans les années 1960, rassemble de nombreux fidèles antillais qu’elle accompagne dans leurs démarches et auxquels elle propose des activités cultuelles, culturelles et festives. Le père Bocquillon, aumônier de la Mission à partir de 1960, n’hésite pas à « informer les candidats à la migration des dures réalités qui les attendent » (Clartés, n°1081, fév. 1968) et, plus largement, à dénoncer les travers du BUMIDOM.

Les mouvements chrétiens sont effectivement particulièrement actifs dans la contestation du BUMIDOM. Alizés, revue antillaise et guyanaise d’inspiration chrétienne, qui devient au fil des ans la revue de référence des Antillais de l’Hexagone, se fait régulièrement l’écho de cette contestation. Publiée par la fédération antillo-guyanaise des étudiants catholiques, cette revue éditée à Paris traite très régulièrement du BUMIDOM. L’évocation de ces articles et dossiers en donne un aperçu : « L’émigration des Antillais vers la France » (déc. 1966) ; « L’Antillais, cet étranger en France » (mars-avril 1971) ; « Voix des migrants. Avec les agents hospitaliers… un prêtre de Guadeloupe » (avril-juin 1978) ; « Femmes antillaises entre hier et demain : Du BUMIDOM à l’ANT » (janv.-fév 1983) ; « ANT : retour au BUMIDOM ? (janv.-fév 1987) ; « Les Antillais et Guyanais vivant en France hexagonale sont-ils des immigrants ? » (janv.-mars 2016).

Une du Alizés de décembre 1966 – janvier1967. Arch. dép. Guadeloupe, PA 37.

Plus à gauche sur l’échiquier politique, le collectif des chrétiens pour l’autodétermination des départements et territoires d’outre-mer, créé en 1972, critique lui-aussi ouvertement le BUMIDOM. Il organise le 22 février 1975 à Paris un colloque sur l’émigration en provenance des DOM avec le soutien du Rassemblement de l’émigration antillaise et de l’Union générale des travailleurs réunionnais en France. Comme le rappellent les actes parus dès la fin de l’année 1975, ce colloque cherche à « démontrer clairement, d’une manière irréfutable, que l’émigration forcée n’est pas une fatalité. Il veut indiquer clairement les très graves conséquences que cette hémorragie de la jeunesse entraîne pour l’avenir de ces pays, plus précisément pour l’équilibre démographique des sociétés antillaises et réunionnaises. Il veut donner à voir et à comprendre l’enchaînement presque caricatural qui s’établit entre dépendance coloniale, sous-développement, chômage et émigration forcée. […] À travers les drames personnels, il vise à soutenir les émigrés dans leurs luttes, à alerter les églises, à mobiliser l’opinion. ». (p. 9)

Certains syndicats prennent part aux luttes et dénoncent la politique d’émigration. Le livre CFDT, Les travailleurs Antillais, Guyanais, Réunionnais en lutte, faisant suite au meeting de Paris du 4 avril 1979, permet de connaître les positions de la CFDT. La préface du livre donne le ton : « Les pays d’Outre-Mer sont maintenus artificiellement dans un état de sous-développement accentuant ainsi leur position de pays assistés. Cette situation amène un grand nombre de travailleuses et travailleurs à immigrer. Dans cette situation, l’existence du BUMIDOM, du CASADOM et autres organismes négriers des temps modernes permettent entre autres de sélectionner les Antillais, Guyanais et Réunionnais sur place et de les contrôler par le biais des foyers conventionnés par ces administrations » (p. 9).

Couverture de l’ouvrage CFDT, Les travailleurs Antillais, Guyanais, Réunionnais en lutte. Paris, Editions Caribéennes, 1979. Arch. dép. Guadeloupe, BR 1228.

Les étudiants, quoique non directement concernés par le BUMIDOM, sont également au cœur de la contestation. L’Association générale des étudiants guadeloupéens (AGEG) déclarait ainsi lors de son douzième congrès : « Nous étudiants guadeloupéens organisés, devons aider à l’organisation des travailleurs émigrés… Nous constituons la seule fraction de l’émigration guadeloupéenne organisée sur une base anticolonialiste. Nous devons par l’établissement de liens étroits avec les travailleurs guadeloupéens, apprendre à connaître leur situation… Nous devons nous faire un devoir de lutter pour que cesse l’émigration forcée d’une partie de notre peuple et que naisse une véritable organisation de l’émigration guadeloupéennes » (p. 6). Lors de son treizième congrès, consacré à l’émigration travailleuse guadeloupéenne en France, l’AGEG précise que les travailleurs émigrés guadeloupéens doivent s’organiser sur une base nationale et dans une organisation patriotique. « Certes, cette organisation devra se préoccuper le plus possible des problèmes matériels et moraux de l’émigration […]. Toutefois, son action prioritaire ne saurait consister en « l’aménagement » de leur situation en France […] elle consistera surtout, à élever le niveau de conscience nationale des compatriotes émigrés, à dénoncer les semeurs de confusion […], mobiliser les travailleurs guadeloupéens émigrés afin de les engager réellement dans la lutte pour l’Indépendance nationale » (p. 139-141). Le rapport de l’AGEG se conclut en ses termes écrits en majuscule :

« Non à l’émigration !
Jeune guadeloupéen, reste dans ton pays !
Du travail pour tous les jeunes !
Solidarité entre étudiants et travailleurs émigrés !
Vive l’indépendance nationale de la Guadeloupe !
Vive le XIIIe congrès de l’A.G.E.G. !
Nou ké gannyé ! » (p. 144)

Association générale des étudiants guadeloupéens, L’émigration travailleuse guadeloupéenne en France. Rapport du XIIIe congrès national, L’Harmattan, 1978. 1 BIB 2152.

 

La contestation du BUMIDOM prend également des formes littéraires et artistiques. Dans son roman Lettres à une Noire : récit antillais, paru en 1978, Françoise Éga raconte à travers sa propre expérience l’histoire et les déboires des domestiques antillaises embauchées par la grande bourgeoisie marseillaise dans les années 1960.

Plusieurs chansons évoquent également les mauvaises expériences ou les séparations engendrées par le BUMIDOM. On pense pour les Antilles à Mwen dòmi déwò de Super Combo (1975), ou à Éva de Kassav (1981) et, pour la Réunion, à Là-bas l’est pas la Lune de Jacky Lechat (1979) ou à BIMIDOM de Ziskakan (1980).

 

Publié le 26 janvier 2026

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